C'est dans le bouillonnement laissé
derrière elle par la vague de Mai 68 que naît "le folk" en
France. Des jeunes découvrent le plaisir d'une musique partagée,
festive, tonique, et apparemment facile, puisqu'en cette période
préliminaire les écarts ne se sont pas encore vraiment creusés
entre les débutants et ceux qui deviendront de bons musiciens. Les
principaux initiateurs de ce mouvement sont à Paris et à
Lyon. Simultanément, dans de nombreuses régions, des revendications
identitaires cristallisent autour de préoccupations linguistiques.
Au cours des années 70, et
au début des années 80, d'importantes collectes sont conduites
par des musiciens issus, en majorité, du courant "folk", et en quête
de répertoire nouveau. L'abondance et la richesse de la matière
qu'ils enregistrent se révèlent souvent inattendues, et elles
élargissent radicalement le paysage dessiné jusque là
par les groupes folkloriques costumés. C'est à cette époque,
par exemple, qu'est découvert, telle une Atlantide pas encore tout
à fait engloutie, l'univers des violoneux en Corrèze ou en
Artense.
Les premiers musiciens étaient
totalement autodidactes, mais les vocations qu'ils suscitent les conduisent
bientôt à organiser et encadrer des stages de formation. Après
1981, le changement de pouvoir et l'arrivée de Maurice Fleuret à
la Direction de la Musique, un inspecteur, Bernard Lortat-Jacob, est, pour
la première fois, chargé des musiques traditionnelles au
Ministère de la Culture. Une de ses tâches prioritaires va
être l'intégration de ce secteur à l'enseignement institutionnel.
LES PREMIERS CERTIFICATS D'APTITUDE
Le programme des épreuves
d'un CA est publié, et la première session est annoncée
pour 1987. Le profil du futur "professeur-chef de département de
musique traditionnelle" est défini : il doit avoir des compétences
musicales, musicologiques, ethnomusicologiques, et être spécialiste
d'une aire culturelle précise. Une préparation à l'examen
est organisée pendant l'année scolaire 86-87. On y accède
sur dossier, et après entretien.
La plupart des acteurs les plus
connus du mouvement associatif en France semblent s'y être donné
rendez-vous. Le contenu des cours, élaboré par Michel de
Lannoy qui a succédé à Bernard Lortat-Jacob, est l'occasion
de multiples et enrichissantes découvertes, mais ce n'est pas, pour
nous, membres de cette première promotion, le plus marquant. Cette
année va surtout nous donner l'occasion de faire connaissance, de
tisser entre nous de solides liens d'amitié, et d'établir
ainsi des ponts entre les différentes régions à l'intérieur
desquelles nous avons été plus ou moins cloisonnés
jusque là.
Le moment de l'examen est cependant
assombri par l'élimination de plusieurs "figures" du mouvement,
qui en sont quelquefois fortement affectées. Certains sont venus
chercher ici une validation de leur compétence musicale, une reconnaissance
officielle de leur action et de leur notoriété, sans intention
précise de se consacrer à l'enseignement. Ils pensaient s'acquitter
d'une formalité et n'ont pas réellement cru à la forme
et au contenu des épreuves. La même ambiguïté
accompagnera d'ailleurs, deux ans plus tard, les candidatures aux premiers
DE. Il faut signaler qu'à cette époque, l'enseignement n'est
généralement perçu que comme une des facettes de l'activité
du musicien qui, par ailleurs, se consacre d'une part à la recherche,
et d'autre part à la pratique musicale vivante. Ce n'est qu'au cours
des années 90 qu'une certaine spécialisation va s'instaurer.
En cette fin des années 80,
malgré l'apparent consensus manifesté par l'afflux de volontaires
pour le premier CA, le milieu associatif s'interroge avec une certaine
inquiétude quant à l'entrée de la musique traditionnelle
dans les écoles de musique. De vives discussions ont lieu. Le solfège,
les examens, l'élitisme, le cloisonnement, sont brandis par certains
comme autant d'épouvantails.
Et, dans les Conservatoires, une
partie du corps professoral "classique" s'indigne, lui, des prétentions
que manifestent des musiquettes et les piètres instruments qui les
servent à vouloir côtoyer la Musique. Ce n'est pas sans raison
que la DMD souhaite introduire "le vers dans le fruit" et compte sur nous
pour "polluer l'institution".
DÉMARRAGE D'UN DÉPARTEMENT
C'est dans ce contexte, en 1987,
que s'ouvre à Limoges un département de musique traditionnelle
au sein du CNR. Cette expérience, qui est une première, va
servir par la suite de référence lors de la création
de plusieurs autres classes ou départements en France. Nous avons
de puissants atouts en main : d'importantes collectes à exploiter
et valoriser, une équipe de quatre enseignants très motivés
et aux compétences complémentaires, et un Directeur, Daniel
Blanc, qui nous fait confiance.
Malgré tout ce que nous devons
à la DMD, l'image du vers dans le fruit nous intéresse, au
fond, assez peu. Nous sommes alors fragiles, et ce que nous voulons d'abord,
c'est nous installer nous-mêmes solidement, sans renier pour autant
aucun des principes auxquels nous tenons. Le premier de ceux-ci est une
forte implantation de notre enseignement dans le tissu social régional.
à cette fin, nous devons oeuvrer pour multiplier relais et sympathisants
à l'intérieur comme à l'extérieur de l'établissement,
fidéliser des publics et en toucher d'autres de façon occasionnelle.
Les fers de lance de cette politique sont des petits ensembles de quatre
ou cinq élèves. Nous les poussons aussi vite que possible
vers l'autonomie pour qu'ils puissent répondre à toutes les
demandes d'animation de fêtes, bals ou veillées qui nous arrivent.
De plus grands ensembles, allant d'une vingtaine à une cinquantaine
d'instrumentistes permettent, occasionnellement, d'avoir un fort impact
sonore et visuel. Plusieurs fois par an, nous organisons des bals, parfois
précédés de concerts, à l'extérieur
du CNR, en partenariat avec des associations régionales qui changent
à chaque édition. L'organisation de conférences, et
des accords avec les Centres Culturels de Limoges qui programment des concerts
de musique traditionnelle nous permettent encore d'élargir le cercle
du public intéressé par nos activités.
CHOIX PÉDAGOGIQUES
La relation à la danse est
fondamentale. Chaque élève doit être capable de faire
danser, seul - le jeu en groupe est un moyen, pas une fin - et il doit
aussi savoir danser lui-même. Un atelier collectif hebdomadaire lui
permet de s'initier en ce domaine.
L'oralité, favorisant le
travail de la mémoire et de l'oreille, est un des autres piliers
de notre enseignement. Elle n'exclut pas le recours éventuel à
des partitions, pouvant détailler un travail technique précis
(jeu d'archet, doigtés, ornementation...) ou servir d'aide-mémoire.
Mais l'élève n'est pas obligé d'en faire usage, seuls
ceux qui en ressentent le besoin s'initient au solfège et utilisent
les notions qui leur sont nécessaires.
Aucun cursus, aucun examen ne joue
le rôle de la carotte ou du bâton généralement
considérés, pourtant, comme indissociables de l'acquisition
de tout bagage technique solide. Nous avons voulu que les motivations de
nos élèves soient d'un autre ordre, et nous avons misé
sur le plaisir de progresser et la nécessité de le faire
pour être "fonctionnel" en situation musicale réelle, face
à un public d'auditeurs ou de danseurs. Périodiquement, un
grand projet collectif (spectacle important, enregistrement d'une cassette,
d'un CD...) implique un supplément d'investissement de la part de
chacun. Cette option pédagogique qui pouvait sembler, il y a dix
ans, totalement utopique, a maintenant pourtant fait la preuve de son efficacité
: la pratique amateur s'est considérablement développée
en Limousin, et nous avons aussi formé quelques nouveaux professionnels.
Quant à l'autre finalité,
plus occulte, des examens, qui est d'éliminer certains éléments
pour pouvoir en accueillir de nouveaux, elle ne nous a, jusqu'à
présent, pas davantage semblé incontournable. Une sorte d'autorégulation
s'est instaurée, les élèves les moins doués
ou les moins motivés ont cédé leur place à
d'autres et nous avons essayé de garder les meilleurs et les plus
dynamiques des "anciens" dans nos divers ensembles.
AILLEURS
S'il existe un grand nombre de classes
isolées de musique traditionnelle dans les écoles de musique,
assez peu de départements se sont ouverts. Mis à part Villeurbanne,
les principaux pôles actuels de formation sont implantés dans
l'ouest, le centre et le sud de la France, régions où les
traditions musicales, moins laminées qu'ailleurs par les bouleversements
de la société industrielle, ont survécu, parfois très
discrètement, jusqu'au mouvement "revivaliste" des années
70 qui les a réinvesties.
La Bretagne, région vaste,
peuplée, et où le sentiment identitaire est fort, présente
un cas particulier. Les cercles celtiques y sont très nombreux,
ainsi que les bagadou, ces grandes formations créées sur
le modèle écossais après la seconde guerre mondiale,
qui regroupent bombardes, binious et tambours. Le courant de renouveau
des années 70 y a, par ailleurs, et plus récemment, rassemblé
des troupes importantes derrière des têtes de file telles
que Tri Yann ou Alan Stivell. Le réseau des musiciens pratiquant
la musique traditionnelle y est donc maintenant beaucoup plus dense que
dans le reste de la France. Cette situation unique a conduit Laurent Bigot,
qui dirige le département de musique traditionnelle de l'ENM de
Vannes-Pontivy, à orienter son action vers la formation d'enseignants,
sous forme de stages de haut niveau ponctuant l'année scolaire.
Ailleurs, selon les lieux d'ancrage,
et aussi les goûts et les options idéologiques des uns et
des autres, le contenu de l'enseignement peut être entièrement
dévolu à la culture régionale, ou ouvert sur d'autres
traditions. Car un élève violoneux peut être attiré
par la musique irlandaise, même s'il habite en Limousin, comme un
accordéoneux gascon par le Tex Mex. En général, chacun,
élève ou professeur, est séduit à la fois par
l'esthétique et la valeur patrimoniale des musiques traditionnelles,
et par la pratique sociale et la convivialité qui en sont la marque,
mais les choix individuels ou collectifs privilégient habituellement
un volet plus qu'un autre.
Dans les régions où
peu d'enquêtes et collectes ont été réalisées,
comme dans les centres urbains du nord et de l'est de la France, l'activité
musicale, au fil des années, semble s'être appuyée
de plus en plus sur des créations mélodico-harmoniques diverses
dont le statut pose question. Lorsqu'une production musicale, même
exécutée sur des instruments traditionnels, ne peut être
rattachée, de par le répertoire abordé et le style
de l'exécution, à aucun territoire repérable, s'agit-il
encore de musique traditionnelle, ou est-on passé dans le domaine
de la variété, voire de la musique contemporaine ?
Il y a une dizaine d'années,
une grande confusion régnait à ce sujet. La notion d'instrument
semblait prépondérante, quoi qu'on joue, y compris de la
musique ancienne. Un des grands mérites de l'instauration des CA
et DE a été une clarification conceptuelle. La musique traditionnelle
se définit par un enracinement localisé. Ce n'est pas une
copie du passé mais l'expression actuelle, vivante, de traits culturels
stylistiques qui ont traversé plusieurs générations,
en un lieu donné.
SITUATION ACTUELLE
Le milieu associatif est toujours
bien présent. Il dispense souvent son enseignement sous forme de
stages, mais la crise économique, en limitant le recrutement, a
parfois maintenant ébranlé des pôles de formation de
grande qualité qui connaissaient régulièrement un
très grand succès au cours des années 80. L'enseignement
institutionnel a permis, d'une part, la consolidation des actions de transmission
et, d'autre part, une démocratisation certaine de l'accès
aux musiques traditionnelles.
Actuellement, la demande en enseignants
est particulièrement forte, et il n'est pas toujours facile d'y
répondre. La difficulté principale que rencontrent les formateurs
des futurs professionnels, en particulier lors des stages de préparation
aux CA et DE, est le manque d'accès aux sources. Les musiciens-chercheurs
d'il y a quinze ou vingt ans ont à peu près disparu du paysage
rural. Ils ont généralement, depuis, exploité le fruit
de leur collecte dans diverses formules de concert, et gardé leurs
enregistrements chez eux. Peu de collecteurs sont encore "sur le terrain".
La tâche est devenue plus ardue.
La Bretagne et, à un moindre
degré, le Poitou, font, encore une fois, figure d'exception : des
centres de ressources, ouverts au public, irriguent largement la vie musicale
régionale. Mais dans le centre et le sud de la France, les Centres
Régionaux des Musiques Traditionnelles n'ont pas pris, jusqu'à
présent, cette mission en charge.
Par ailleurs, plus généralement,
on peut se demander si le réservoir des musiciens spécialistes
des musiques traditionnelles "hexagonales" ne s'est pas partiellement épuisé
au fil des sessions de CA (1987 et 92) et de DE (1989, 92 et 96). Or, il
est sûr qu'une formation solide demande des années de pratique
et d'imprégnation.
Simultanément, le nombre
de candidats se réclamant d'autres traditions, et pratiquant, en
particulier, les percussions africaines ou afro-cubaines s'est considérablement
accru. Peut-être s'oriente-t-on maintenant vers une recomposition
du paysage des musiques traditionnelles en France où les musiques
exogènes, liées au phénomène de l'immigration
et bénéficiant plus ou moins directement de la mode de la
"world music", prendraient le pas sur les musiques endogènes.
Les Conservatoires et écoles
de musique évoluent, eux aussi, et s'interrogent depuis quelques
années. Ils coûtent cher à des collectivités
locales qui éprouvent de plus en plus de difficulté à
les financer. Remplissent-ils vraiment leur mission de service public ?
D'importants efforts ont le plus souvent été accomplis pour
passer d'un apprentissage coercitif et basé avant tout sur l'addition
d'acquisitions techniques, à un enseignement moins contraignant
et plus musical.
Partout où elles sont enseignées,
les musiques traditionnelles, très visibles, ont apporté
un éclairage nouveau au débat. La large participation des
élèves à la vie musicale régionale, la souplesse
de progressions affranchies du carcan de méthodes comme de cursus
ont suscité bien des interrogations et parfois servi d'exemple.
Sans doute, sans en avoir pourtant
fait un de nos objectifs, contribuons-nous aux mutations de l'institution.
Et peut-être le voeu de Maurice Fleuret est-il ainsi partiellement
exaucé.